REVUE DE LA LITTÉRATURE

L’entretien motivationnel dans le traitement des lombalgies chroniques non-spécifiques: Etat des lieux des connaissances et représentations des physiothérapeutes

Motivational interviewing in the treatment of non‑specific chronic low back pain: an overview of physiotherapists’ knowledge and representations.

N°1 - mars 2021

Mains libres N°1 - mars 2021

Auteurs:

  • Florence Steiner (BSc, PT), Hôpital cantonal de Fribourg, Fribourg, Suisse

  • Caroline Martin (BSc, PT), Hôpital cantonal de Fribourg, site de Billens, Fribourg, Suisse

  • Etienne Dayer (BSc, MSc, PhDc, PT), HEds HES-SO Valais/Wallis, filière physiothérapie, Leukerbad, Suisse

MOTS-CLÉS:

Entretien motivationnel / lombalgie chronique / bio‑psycho‑social

Contact

Florence Steiner
E-mail : florence.m.steiner@gmail.com
Tél. : +41 (0)78 713 56 79

L’entretien motivationnel dans le traitement des lombalgies chroniques non-spécifiques: Etat des lieux des connaissances et représentations des physiothérapeutes

Motivational interviewing in the treatment of non‑specific chronic low back pain: an overview of physiotherapists’ knowledge and representations.

Florence Steiner, Caroline Martin, Etienne Dayer

RÉSUMÉ

Contexte : Les recommandations actuelles pour le traite-ment des lombalgies chroniques non-spécifiques (LCNSp) préconisent une approche qui positionne le patient comme acteur de son rétablissement et prend en compte les facteurs psycho-sociaux. L’entretien motivationnel (EM) est un outil qui rejoint cet objectif. Il permet aux patients de renforcer leur motivation intrinsèque afin d’adopter de nouveaux comportements.

Objectif : Le but de cette étude est de mettre en lumière les connaissances et représentations des physiothérapeutes en lien avec l’EM ainsi que les principales limites à son utilisation.

Méthode : Une enquête par questionnaire a été réalisée auprès de physiothérapeutes suisses francophones traitant des patients souffrant de LCNSp.

Résultats : Plus de 100 retours de questionnaires ont été ana-lysés. La majorité des physiothérapeutes interrogés connaissaient l’EM, mais présentaient des difficultés à mobiliser les compétences « refléter » et « informer/conseiller ». Plusieurs limites à l’utilisation de l’EM ont été identifiées. Ces limites peuvent être liées au patient, au physiothérapeute lui-même, à la contrainte de temps ou encore à la communication.

Conclusion : L’EM est un outil intéressant dans le traite-ment des LCNSp. Les physiothérapeutes doivent pouvoir l’utiliser à bon escient en adoptant notamment une écoute réflexive et en limitant le style directif, afin d’intégrer active-ment le patient dans le processus thérapeutique. De futurs travaux de recherche sont nécessaires afin d’identifier les besoins précis des physiothérapeutes en termes de formation dans le domaine de la communication et des stratégies motivationnelles.

ABSTRACT

Context: Current recommendations for the treatment of chronic non‑specific low back pain advocate an approach that positions the patient as an actor in his or her own recovery and takes psycho‑social factors into account. Motivational interviewing (MI) meets this goal because it enables patients to reinforce their intrinsic motivation to adopt new behaviors.

Objective: This study aims to highlight the knowledge and representations of Swiss French‑speaking physiotherapists in relation to MI, as well as the main limitations to its use.

Method: A questionnaire survey was conducted among French‑speaking Swiss physiotherapists treating patients who suffer from chronic non‑specific low back pain.

Results: 100 questionnaire returns were analyzed. The majority of the physiotherapists surveyed are familiar with MI but have difficulties in using the “reflect” and “inform/advise” skills. Several limitations to the use of MI were identified. These may be related to the patient, to the physio‑therapist, the lack of time, or communication.

Conclusion: MI is an interesting tool in the treatment of chronic non‑specific low back pain. Physiotherapists must be equipped to use it wisely by adopting reflective listening and limiting the directive style in order to actively integrate the patient into the therapeutic process. Future research is needed to identify the specific training needs of physiotherapists in terms of communication and motivational strategies.

Introduction

La lombalgie est définie, au sens anatomique, comme une douleur située entre le bord inférieur de la dernière côte et le pli fessier(1) . Il s’agit d’un symptôme fréquent qui touche des populations de tous âges et qui réunit des facteurs bio-physiques, psychologiques et sociaux. Dans la majorité des cas, bien que des structures anatomiques puissent être mises en cause, il n’existe pas de moyen d’établir un lien diagnostique certain avec la douleur du patient. C’est pour-quoi 90-95% des lombalgies sont catégorisées comme « non-spécifiques »(2,3).

La majorité des patients souffrant de lombalgies non-spécifiques suit une évolution favorable et l’on peut espérer une amélioration dans les six à douze semaines suivant l’apparition des symptômes(4). Cependant, dans 7,5% à 10% des situations(4,5), les douleurs deviennent chroniques.

Recommandations de prise en charge

Les dernières recommandations de prise en charge sont en faveur d’un traitement conservateur, le recours à la chirurgie ou aux injections de stéroïdes en cas de persistance des symptômes. L’activité physique et les conseils au patient afin qu’il reste actif sont également préconisés(6). De manière générale, ces recommandations vont dans le sens d’une prise en charge basée sur une autogestion par le patient et d’une prise en considération des facteurs psycho-sociaux engendrant un passage à la chronicité( 7, 8 ).

Par définition, l’autogestion fait référence à « la capacité de l’individu à gérer les symptômes, le traitement, les conséquences physiques et psychosociales et les changements de comportement inhérents à la vie avec une maladie chronique »(9). L’autogestion peut être facilitée, entre autres, par des stratégies motivationnelles. L’entretien motivationnel (EM) en fait partie, puisqu’il s’agit d’une méthode de communication destinée à stimuler l’émergence de la motivation intrinsèque d’une personne pour la rendre active dans son processus de changement.

Entretien motivationnel (EM)

L’EM est défini comme « un style de conversation collaboratif pour renforcer la motivation propre d’une personne et son engagement vers le changement »(10). L’EM accompagne et guide les personnes en situation d’« ambivalence », c’est-à-dire, dans un état de dilemme que l’on peut ressentir face à un changement de comportement, en ayant à la fois des raisons de changer et des raisons de ne pas le faire(10). Les professionnels de la santé sont entraînés à repérer ce qui « ne va pas » chez un patient et à identifier les actions néces-saires pour améliorer sa situation. Cette aptitude est quali-fiée de « réflexe correcteur ». Si ce style directif est adapté dans de nombreux contextes, il s’avère être inefficace quand l’objet de la demande est le changement de comportement. En effet, l’usage d’un style directif peut donner la sensation d’être « attaqué » dans son ambivalence et mener la personne à argumenter contre le changement. L’EM n’est donc pas un moyen de « convaincre » une personne d’adopter tel ou tel comportement, mais bien de l’aider à faire émerger une motivation intrinsèque pour une prise en main autonome d’un changement sur le long terme(10). Du point de vue du thérapeute, l’utilisation de l’EM permet de se positionner en tant que conseiller, que guide, et non pas en tant qu’expert.

L’EM est un processus qui se décline en plusieurs étapes. L’engagement dans la relation en est la base. Il s’agit d’un processus crucial, où se développent une alliance et un engagement thérapeutique entre le soignant et le patient. Le discours est ensuite centré sur un sujet particulier, appelé focalisation, avant d’aborder une phase d’évocation. Lors de cette étape, l’objectif est de faire émerger les motivations propres du patient face au changement. Il est important ici de laisser le patient verbaliser lui-même ses arguments en faveur du changement. L’étape finale du processus est la planification et doit inclure un plan d’actions précises pour guider la personne dans sa façon d’engager le changement.

Afin d’accompagner le patient à travers ces différentes étapes, l’EM mobilise des compétences essentielles de communication. Ainsi, le thérapeute doit veiller à :

  • Poser des questions ouvertes afin de renforcer la collaboration, maintenir une direction claire et faciliter l’évocation des motivations par le patient.

  • Valoriser la personne de manière globale par l’ambiance respectueuse qui encadre l’EM et de manière spécifique en reconnaissant et en commentant les points forts du patient.

  • Encourager le patient à évaluer et approfondir ce qu’il vient de dire, à l’aide de reflets. Les reflets peuvent reprendre les mots du patient (reflets simples), ou émettre une hypothèse (reflets complexes).

  • Regrouper et résumer les dires du patient pour lui permettre de compléter, de se sentir compris et écouté et, en fonction de l’avancée de l’entretien, de faire la transition avec l’étape suivante.

  • Demander l’accord du patient avant de l’informer et de le conseiller. Le thérapeute évalue ce qui est pertinent de dire ou non. Mais la décision finale de mettre en œuvre ou non la recommandation revient au patient.

Problématique

Cette étude cherche à répondre à la question de recherche suivante :

Quelles sont les connaissances et les représentations des physiothérapeutes suisses francophones en lien avec l’EM et quelles sont les limites évoquées par les physiothérapeutes à son utilisationdans le traitement des LCNSp ?

Méthode

Format d’étude et population ciblée

Cette étude est une enquête par questionnaire réalisée auprès des physiothérapeutes diplômés, francophones (ou avec de bonnes connaissances du français) exerçant en Suisse et traitant des personnes souffrant de LCNSp.

Elaboration et description du questionnaire

Le questionnaire utilisé pour cette enquête a été élaboré par les auteures, dans le cadre d’un travail de Bachelor. Il se décline en trois parties.

La première partie contient des questions d’ordre général sur le lieu de formation et l’expérience des physiothérapeutes et permet d’avoir une vue d’ensemble de l’échantillon. La seconde partie interroge les physiothérapeutes sur la manière dont ils prennent en charge les LCNSp, en lien avec les recommandations actuelles. Enfin, la troisième partie se concentre sur les connaissances des physiothérapeutes de l’entretien motivationnel, les compétences qu’il implique et les limites de son utilisation (Figure 1). Les résultats présentés dans cet article sont en lien avec la thématique de l’EM, soit la troisième partie.

Le questionnaire a été transmis aux Présidents des sections romandes de Physioswiss et aux physiothérapeutes responsables des hôpitaux romands. Il était disponible en ligne sur la plateforme LimeSurvey 2.00 durant cinq semaines. Toutes les données issues du questionnaire ont été traitées de manière anonyme.

Analyse des résultats

Les statistiques descriptives relatives aux données quantitatives et qualitatives ordinales ont été réalisées à l’aide du logiciel Excel (2019). Les liens entre certains résultats (corrélations) ont été faits à l’aide du test du rho de Spearman. Ces valeurs ont été complétées par un calcul de valeur-p. Les calculs ont été réalisés à l’aide des logiciels RStudio et SPSS. Les corrélations faibles (≥ 0.1), moyennes (≥ 0.3) ou fortes (≥ 0.5) ont été distinguées à l’aide des balises d’interprétation de Cohen(11).

Les définitions des compétences de l’EM, ont été classées de manière subjective, en comparaison avec les définitions des auteurs de l’EM : William Miller et Stephen Rollnick(10). Les résultats concernant les limites ont été analysées à l’aide du logiciel Nvivo 12 Plus (2019). Elles ont été classées et regroupées manuellement par «nœuds», c’est-à-dire par catégories, en fonction des quatre thématiques les plus fréquentes.

Résultats

La première partie des résultats apporte des informations d’ordre général concernant les physiothérapeutes interrogés. La seconde se concentre sur les connaissances des physiothérapeutes de l’entretien motivationnel, les compétences qu’il implique et les limites à son utilisation.

Description de l’échantillon

Sur un total de 161 questionnaires retournés, 100 questionnaires ont été retenus pour l’analyse. Les 61 restants ont été exclus car ils étaient incomplets. Les physiothérapeutes interrogés étaient pour la plupart récemment diplômés (une à cinq années d’expérience, n = 43), travaillant en cabinet de physiothérapie ou cabinet interdisciplinaire (n = 74) et traitant régulièrement des patients souffrant de LCNSp (n=55) (Tableau 1).

Connaissances de l’entretien motivationnel

La majorité des physiothérapeutes interrogés connaissait l’EM (n = 68) et souhaitait se documenter de manière auto-nome (n = 67). Une plus faible proportion était intéressée par une formation postgrade (n = 22) (Tableau 2).

Définition des compétences de l’EM par les physiothérapeutes

Les définitions des compétences « Poser des questions ouvertes » et « valoriser », étaient en majorité similaires à la définition des auteurs (respectivement n = 77 et n = 73). La compétence « refléter » a réunit le plus grand nombre de « aucune réponse » (n = 22) ainsi que des réponses radicalement différentes (n = 46). Pour ce qui est de « informer/conseiller », la majorité (n = 77) des définitions étaient « partiellement similaire », notamment en raison de l’absence de l’autorisation du patient avant de lui donner des informations ou conseils (Figure 2).

Aisance vis‑à‑vis des compétences de l’EM

Les compétences « poser des questions ouvertes » et « valoriser » étaient celles que les physiothérapeutes ont le plus d’aisance à mobiliser. En revanche, pour la compétence « refléter », le nombre de « totalement d’accord » était le plus faible (n = 24) et le nombre de « plutôt pas d’accord », le plus haut (n = 19). Les compétences « résumer » et « informer / conseiller » ont également recueilli un nombre élevé de « plutôt pas d’accord » (n=9 et n=7). La compétence « informer / conseiller » a comptabilisé le nombre de « pas du tout d’accord » le plus élevé (n=2) (Figure 3).

Lien avec le nombre d’années d’expérience

Le nombre d’années d’expérience était positivement corrélé avec les compétences de l’EM « refléter » (0,34 ; valeur-p 0,01) et « informer/conseiller » (0,33 ; valeur-p 0,01) (Figure 4).

Limites à la pratique de l’entretien motivationnel

Quatre-vingt-un éléments ont été identifiés parmi les réponses de 56 physiothérapeutes ayant reconnu des limites à l’utilisation de l’EM. Ces limites sont réparties en quatre catégories :

  • Limites liées au patient (n = 24) : manque de motivation et passivité du patient face à la thérapie, antécédents ou comorbidités rendant les pistes d’amélioration difficiles ;

  • Limites liées au physiothérapeute (n = 21) : manque d’ai-sance, de formation ou d’expérience, conflit en lien avec le rôle du physiothérapeute ;

  • Limites liées à la contrainte de temps (n = 18) : temps des séances, système de remboursement des assurances ;

  • Limites liées à des difficultés de communication (n = 18) :troubles cognitifs, barrière de la langue, patient silencieux.

Discussion

Connaissances de l’entretien motivationnel

La majorité des physiothérapeutes interrogés connait l’EM, principalement par le biais de leur formation de base, de formations postgrades ou encore de recherches personnelles. Ils sont plus de la moitié à souhaiter se documenter de manière autonome, contre environ 20% des physiothérapeutes intéressés à faire une formation postgrade. Globalement, l’EM est une pratique qui suscite de la curiosité. En revanche, cette étude ne permet pas de conclure si les physiothérapeutes ayant entendu parler de l’EM ou y étant formés le pratiquent régulièrement et/ou en ressentent des bénéfices.

Les définitions données des compétences « refléter » et « informer/conseiller » sont très hétérogènes et globalement différentes de celles des auteurs de ce travail. Les physiothérapeutes interrogés se sentent moins à l’aise pour formuler des reflets et informer/conseiller leur patient. Ces deux points font référence à des éléments essentiels de l’EM : l’écoute réflexive et l’importance d’éviter le « réflexe correcteur ».

Dans l’écoute réflexive, les reflets simples permettent aux patients d’entendre une nouvelle fois leurs pensées et de réévaluer leur contenu. Les reflets complexes (formulation d’hypothèses) permettent d’approfondir les propos. Ils sont donc nécessaires, puisqu’ils permettent au patient d’explorer son ressenti et son ambivalence.

Pour ce qui est d’« informer/conseiller », la plupart des physiothérapeutes interrogés n’ont pas mentionné l’accord du patient. Il est légitime que les physiothérapeutes ressentent le besoin de donner des conseils. En revanche, lorsque ceux-ci s’imposent en tant qu’experts, il s’agit d’un style directif qui va à l’encontre de l’objectif d’autogestion du patient. Au contraire, en demandant l’accord du patient au préalable, les physiothérapeutes l’intègrent activement au processus thérapeutique.

Puisqu’une habile mise en œuvre des compétences semble améliorer l’efficacité de l’EM(12), il serait intéressant que ces deux compétences soient mieux comprises et utilisées.

Limites à la pratique de l’entretien motivationnel

Cette partie aborde les thématiques qui ont émergées de la question ouverte sur les limites à la pratique de l’EM.

Le patient passif

  • « Le patient s’attend à une guérison et est souvent peu intéressé à gérer la douleur ou à modifier son comporte-ment [...]. » (Physio 1, diplômé en 1989)

  • « Les patients non-participatifs, qui souhaitent simple-ment des massages de complaisance. » (Physio 2, diplômé en 1997)

  • « Le patient n’est pas prêt/n’a pas envie de se remettre en question/à changer/à entendre la vérité. » (Physio 3, diplômé en 2017)

Cette limite soulève un sujet intéressant, celui de la com-préhension qu’a le physiothérapeute de la situation de son patient. Il existe un lien étroit entre les douleurs chroniques et l’état psychologique du patient(13). L’impact des douleurs sur l’humeur et la confiance du patient en sa propre capacité à se prendre charge augmente son attrait pour les thérapies passives(14). Ainsi, l’attitude passive ne devrait pas être considérée comme une barrière à la thérapie, mais plus comme une opportunité à travailler sur le plan motivationnel et éducationnel.

La manière dont le patient envisage sa thérapie dépend de ses représentations. Ces croyances, qu’elles soient au niveau de l’origine de la douleur, du pronostic ou dans la manière de traiter la douleur, peuvent et doivent être abordées et remises en question(15).

Enfin, l’EM est indiqué pour accompagner des personnes ambivalentes à changer de comportement(10). Les patients en situation d’ambivalence peuvent paraître incohérents de prime abord. En réalité, ils vivent un état de dilemme qui ne devrait pas être confondu avec un manque de volonté.

Si la motivation intrinsèque du patient est inexistante, l’EM n’est pas forcément le bon outil thérapeutique. Il peut par contre s’agir d’une discordance entre ses attentes et celles du thérapeute. À ce moment-là, adopter une nouvelle stratégie en se recentrant sur les attentes du patient est nécessaire(10). Les physiothérapeutes doivent par conséquent garder une certaine ouverture d’esprit quant à leurs propres attentes.

Le manque de formation ou d’expérience

  • « Cela fait partie de la psychologie du patient, à laquelle nous sommes peu formés. » (Physio 4, diplômé en 2014)

  • « L’EM demande au thérapeute des facultés et des connaissances malheureusement non acquises lors de la formation de base en physiothérapie. Le modèle Bio-Psycho-Social est survolé et expliqué. » (Physio 5, diplômé en 2019)

Dans l’étude de Holden et al. (2015), des ateliers, conférences ou cours postgrades ont permis aux physiothérapeutes d’avoir une meilleure assurance pour l’utilisation des stratégies motivationnelles. Dans ce sens, la formation (de base ou postgrade), semble être un axe essentiel pour sou-tenir un changement d’approche dans la prise en charge des patients atteints de douleurs chroniques.

Le manque de formation ressort dans les limites principales, pourtant seuls 20% des physiothérapeutes interrogés envisagent une formation postgrade. Il est nécessaire de com-prendre quels sont réellement les manques dans le domaine de la formation et quelle serait la meilleure méthode pour parvenir à les combler.

Une corrélation positive moyenne entre la pratique de l’écoute réflexive, le fait d’informer/conseiller et le nombre d’années d’expérience a été soulevée. La corrélation positive n’indique pas nécessairement un lien de cause à effet absolu. Elle laisse tout de même supposer que certains facteurs permettent aux physiothérapeutes d’être plus à l’aise dans ces compétences au fil des années. Clarifier ces facteurs apporterait une plus-value dans le domaine de la formation, en permettant de cibler les besoins des physiothérapeutes.

Le rôle du physiothérapeute

  • « On n’est pas des psychologues. » (Physio 6, diplômé en 2015)

  • « [L’ EM est] dans le dépassement des compétences du phy-siothérapeute. On ne peut être seulement efficace à l’ in-térieur de ses compétences. » (Physio 7, diplômé en 1988)

Les rôles de communicateur ou encore de promoteur de la santé englobant le bien-être physique, psychologique, émotionnel et social, figurent dans le référentiel des compétences de la Haute Ecole de Santé de Suisse Occidentale (HES-SO)(22) ou, d’un point de vue plus général, dans les recommandations de la World Physiotherapy(WT)(23).

Les recommandations pour l’autogestion par le patient et la prise en considération des facteurs psychosociaux ne sont pas encore suffisamment suivies dans la pratique( 7,8,16,17 ) et certains physiothérapeutes estiment qu’il n’est pas leur rôle d’aborder les facteurs psychosociaux(14,18,19). De plus, les patients eux-mêmes soulignent l’importance d’être informés, rassurés et de pouvoir aborder ces aspects psychosociaux(21). L’EM est un outil intéressant à développer chez les physiothérapeutes, afin de les aider à prendre ce rôle de conseiller et d’accompagnateur du patient dans une prise en charge autonome de sa santé.

La contrainte de temps

  • « En physiothérapie nous devons en même temps qu’ écouter le patient, aussi effectuer un traitement de physiothérapie...tout en 30 minutes. Cela complique la possibilité de faire des reflets plus complexes ou des résumés... » (Physio 8, diplômé en 2009)

Le manque de temps est aussi considéré dans l’étude menée par Holden et al.(19) comme une limite à l’utilisation des stratégies motivationnelles. Cowell et al.(24) soulignent l’importance de pouvoir aménager les conditions de travail des physiothérapeutes traitant des patients souffrant de LCNSp ou à haut risque de chronicité, de manière à leur allouer plus de temps. Il serait également intéressant de savoir dans quelle mesure ces prestations sont reconnues et valorisées dans le système d’assurances. Cela contribuerait à mieux les intégrer au rôle de physiothérapeute.

En accordant de l’importance aux facteurs psychosociaux, il peut y avoir un gain d’efficacité à long terme, parce que le patient est impliqué, pris en compte dans tous les aspects de son expérience et parce que l’alliance thérapeutique est solide. Miller et Rollnick(10) avancent que « si l’objectif est le changement de comportement, l’EM a de bonnes chances d’être plus efficace qu’un style directif ». Il existe des moyens d’améliorer sa communication sur le plan motivationnel, sans allonger la séance. On peut limiter le style directif, laisser le patient parler davantage et choisir ses mots lors de l’anamnèse, utiliser un vocabulaire positif ou encore questionner ses croyances.

Biais

Les conclusions de ce travail présentent un risque de biais de confirmation. Elles peuvent avoir été influencées par des hypothèses préconçues des auteures ayant peu d’expérience dans la recherche qualitative.

Il faut aussi soulever le risque de biais d’acceptabilité sociale. Etant donné que les questions portent sur une approche recommandée dans la littérature, il a pu être difficile pour les physiothérapeutes de donner des réponses qui s’en écartent.

Forces et faiblesses

Cette étude met en lumière la complexité à laquelle font face les physiothérapeutes lorsqu’il s’agit d’appliquer l’EM. Les limites évoquées ouvrent néanmoins des pistes de réflexions intéressantes pour la pratique.

Le nombre exact de physiothérapeutes ayant reçu le questionnaire n’a pas pu être connu avec précision. Il n’est donc pas possible d’avancer le taux de sondage et il est possible que l’échantillon ne soit pas suffisamment grand pour représenter la population souhaitée. De plus, les physiothérapeutes ayant répondu au questionnaire étaient vrai-semblablement intéressés par ce sujet, alors que des physiothérapeutes traitant des LCNSp, mais sans intérêt particulier pour l’EM, peuvent l’avoir ignoré.

Implication pour les physiothérapeutes

L’EM n’est pas un remède universel mais une stratégie de communication qui s’inscrit dans un esprit d’empathie et de respect. Même sans devoir mener un strict entretien, les physiothérapeutes peuvent s’inspirer de l’EM en pratiquant l’écoute réflexive et en demandant l’autorisation du patient avant de lui donner des conseils. Ainsi, ils intègrent le patient à la prise de décision et améliorent la relation thérapeutique.

D’un point de vue plus global, il est important que les physiothérapeutes portent une réflexion sur la vision de leur métier et de leur disposition à changer leur manière de l’exercer. Le physiothérapeute n’a pas la responsabilité de « changer » ou « réparer » son patient. Il a plutôt la responsabilité de l’accompagner et de l’orienter de manière adéquate à prendre sa santé en main sur le long terme.

Pistes futures

Une étude pourrait être menée sur la mise en pratique et l’efficacité ressentie de l’EM dans le traitement des LCNSp. Cela permettrait de compléter la vue d’ensemble amorcée dans cette étude.

Il serait pertinent de comprendre quels sont les facteurs qui favorisent l’aisance des physiothérapeutes expérimentés, afin de mieux cibler les besoins des physiothérapeutes lors de la formation. D’autre part, il serait utile de comparer et confronter les contenus et méthodes d’enseignement des programmes de formation (formation de base ou formation postgrade). Ceci permettrait d’identifier le moyen le plus efficace pour acquérir des compétences dans le domaine de la communication et des stratégies motivationnelles.

Conclusion

L’EM est un outil intéressant dans le traitement des LCNSp. Les physiothérapeutes doivent pouvoir l’utiliser à bon escient en adoptant notamment une écoute réflexive et en limitant le style directif, afin d’intégrer activement le patient dans le processus thérapeutique.

Les physiothérapeutes interrogés sont principalement limités dans leur pratique de l’EM par l’attitude passive ou ambivalente du patient, par leur manque de formation ou leur vision du rôle de physiothérapeute, par la contrainte de temps ou des limites administratives et par des difficultés de communication.

De futurs travaux de recherche sont nécessaires afin d’identifier les besoins précis des physiothérapeutes en terme de formation dans le domaine de la communication et des stratégies motivationnelles.

IMPLICATIONS POUR LA PRATIQUE

  • Pratiquer l’écoute réflexive et demander l’autorisation du patient avant de lui donner des conseils seraient des pistes pour intégrer activement le patient dans le processus thérapeutique.

  • Le physiothérapeute jouerait le rôle d’accompagnateur et de soutien au patient dans la prise en charge de sa santé sur le long terme.

  • De futurs travaux de recherche seraient nécessaires afin d’identifier les besoins précis des physiothérapeutes en terme de formation dans le domaine de la communication et des stratégies motivationnelles.

Références

1. Dionne CE, Dunn KM, Croft PR, Nachemson AL, Buchbinder R, Walker BF, et al. A consensus approach toward the standardiza‑tion of back pain definitions for use in preva‑lence studies. Spine. 2008 ;33(1) :95‑103.

2. Bardin LD, King P, Maher CG. Diagnostic triage for low back pain : a practical approach for primary care. Medical Journal of Australia. avr 2017 ;206(6) :268‑73.

3. Koes BW, van Tulder MW, Thomas S. Diagnosis and treatment of low back pain. 2006 ;332 :5.

4. Spechbach H, Genevay S. Lombalgies aigües. 2017.

5. Klenerman L, Slade PD, Stanley IM, Pennie B, Reilly JP, Atchison LE, et al. The Prediction of Chronicity in Patients With an Acute Attack of Low Back Pain in a General Practice Setting. Spine. févr 1995 ;20(4) :478.

6. Oliveira CB, Maher CG, Pinto RZ, Traeger AC, Lin C‑WC, Chenot J‑F, et al. Clinical prac‑tice guidelines for the management of non‑specific low back pain in primary care : an updated overview. European Spine Journal. 2018 ;27(11) :2791‑803.

7. Foster NE, Anema JR, Cherkin D, Chou R, Cohen SP, Gross DP, et al. Prevention and treatment of low back pain : evidence, chal‑lenges, and promising directions. The Lancet. 2018 ;391(10137) :2368‑83.

8. Meroni R, Piscitelli D, Ravasio C, Vanti C, Bertozzi L, De Vito G, et al. Evidence for mana‑ging chronic low back pain in primary care : a review of recommendations from high‑quality clinical practice guidelines. Disability and Rehabilitation. 1 août 2019 ;1‑15.

9. Barlow J, Wright C, Sheasby J, Turner A, Hainsworth J. Self‑management approaches for people with chronic conditions : a review. Patient Education and Counseling. oct 2002 ;48(2) :177‑87.

10. Miller WR, Rollnick S. L’entretien motiva‑tionnel : Aider la personne à engager le change‑ment. 2e éd. Paris : InterEditions ; 2013. 434 p.

11. Arkowitz H, Miller WR, Westra HA, Rollnick S. Motivational interviewing in the treatment of psychological problems : Conclusions and future directions. In : Motivational interviewing in the treatment of psychological problems. New York, NY, US : The Guilford Press ; 2008. p. 324‑42. (Applications of motivational interviewing).

12. Vlaeyen JWS, Linton SJ. Fear‑avoidance and its consequences in chronic musculoske‑letal pain : a state of the art : Pain. avr 2000 ;85(3) :317‑32.

13. Synnott A, O’Keeffe M, Bunzli S, Dankaerts W, O’Sullivan P, O’Sullivan K. Physiotherapists may stigmatise or feel unprepared to treat people with low back pain and psychosocial factors that influence reco‑very : a systematic review. Journal of Physiotherapy. 1 avr 2015 ;61(2) :68‑76.

14. Caneiro JP, Bunzli S, O’Sullivan P. Beliefs about the body and pain : the critical role in musculoskeletal pain management. Brazilian Journal of Physical Therapy [Internet]. 20 juin 2020 [cité 19 déc 2020] ; Disponible sur : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S141335552030407X

15. Wong J, Cote P, Sutton D, Randhawa K, Yu H, Varatharajan S, et al. Clinical practice gui‑delines for the noninvasive management of low back pain : A systematic review by the Ontario Protocol for Traffic Injury Management (OPTIMa) Collaboration. European journal of pain. 2017 ;21(2) :201‑16.

16. Zadro J, O’Keeffe M, Maher C. Do physical therapists follow evidence‑based guidelines when managing musculoskeletal conditions ? Systematic review. BMJ open. 2019 ;9(10) :e032329.

17. Gardner T, Refshauge K, Smith L, McAuley J, Hübscher M, Goodall S. Physiotherapists’ beliefs and attitudes influence clinical prac‑tice in chronic low back pain : a systematic review of quantitative and qualitative studies. Journal of physiotherapy. 2017 ;63(3) :132‑43.

18. Holden J, Davidson M, O’Halloran P. Motivational strategies for returning patients with low back pain to usual activities : A survey of physiotherapists working in Australia. Manual Therapy. déc 2015 ;20(6) :842‑9.

19. Comité directeur de la HES‑SO. Plan d’étude cadre Bachelor 2012 [Internet]. 2012 [cité 23 avr 2020]. Disponible sur : https://www.hes‑so.ch/data/documents/plan‑etudes‑bachelor‑physiotherapie‑722.pdf

20. O’Sullivan P. It’s time for change with the management of non‑specific chronic low back pain. Br J Sports Med. 1 mars 2012 ;46(4) :224‑7.

21. Cowell I, McGregor A, O’Sullivan P, O’Sullivan K, Poyton R, Schoeb V, et al. How do physiotherapists solicit and explore patients’ concerns in back pain consultations : a conversation analytic approach. Physiotherapy Theory and Practice. 8 août 2019 ; 0(0):1‑17