EDITORIAL

L’utilisation du smartphone dans le quotidien, une tâche à prendre en compte dans la rééducation

N°2 - juin 2020

Mains libres N°2 - juin 2020

Auteur: Anne‑Violette Bruyneel (Genève) Professeure assistante, Haute école de santé Genève, HES-SO Haute école spécialisée de Suisse occidentale

Editorial

L’utilisation du smartphone dans le quotidien,une tâche à prendre en compte dans la rééducation

Anne‑Violette Bruyneel (Genève) Professeure assistante, Haute école de santé Genève, HES-SO Haute école spécialisée de Suisse occidentale

En 2018, 92 % de la population suisse possède un smart-phone. Si, au départ, le téléphone mobile servait à téléphoner, le développement progressif des fonctionnalités et la généralisation du smartphone en 2007 ont rendu cet outil indispensable pour de nombreux aspects de la vie. En cas de situations fragiles affectant les capacités physiques et l’autonomie, le smartphone est souvent un outil privilégié pour garder le contact avec ses proches, rester connecté à l’actualité et se divertir.

L’utilisation du smartphone pendant d’autres tâches fonctionnelles, comme par exemple la marche, est une situation quotidienne pour les utilisateurs. Or, la double tâche crée une interférence entre les actions à réaliser qui dégrade l’attention, compromet la capacité de contrôle postural et altère la tâche fonctionnelle(1). Cinq à 30 % des pathologies accidentelles lors de la marche sont directement liées à l’utilisation du smartphone qui induit trois risques principaux pour les piétons : la collision par un véhicule à moteur, la chute et le fait de buter sur un objet(2). Etant donné le taux de mortalité et de pathologies élevé, plusieurs auteurs considèrent que l’utilisation du smartphone pendant les déplacements est un problème de santé publique. Ces risques semblent augmenter pour les personnes ayant une altération des capacités posturo-dynamiques, alors que la double tâche incluant l’utilisation du smartphone semble être peu considérée dans la prise en charge des patients.

En parallèle au développement des technologies mobiles, depuis une dizaine d’années, des études ont émergé pour mieux comprendre l’influence de l’utilisation du smartphone sur les tâches posturales et motrices. La plupart des publications scientifiques viennent d’Amérique du Nord et ont évalué des jeunes sujets sains en milieu de laboratoire.

Les modalités de téléphone étudiées sont très variées : écrire un message, appeler, composer un numéro de téléphone, naviguer sur le web, lire un texte, jouer, regarder un film ou encore écouter de la musique(3). Pour toutes les fonctionna-lités, excepté pour la musique, l’utilisation du smartphone induit principalement un ralentissement de la marche ainsi qu’une augmentation de la variabilité des paramètres et une instabilité. La marche sur plan incliné semble moins perturbée à la montée qu’à la descente. Les effets semblent majorés lorsque les personnes sont dans un environne-ment avec obstacle (réel ou en réalité virtuelle). L’écriture d’un texto, l’appel téléphonique, la navigation sur le web et la réalisation d’un jeu dégradent l’équilibre statique et dynamique (Star Excursion Balance Test), alors que l’écoute de la musique ne semble pas avoir d’effet(3). De plus, pour tous les tests, la rigidification de la nuque observée diminue la portée du regard, et lors de la marche, la rotation de la tête est diminuée lorsque la personne traverse une rue(4). Outre les perturbations posturo-dynamiques, les utilisateurs développent également des stratégies compensatoires visibles lors de la marche, du vélo et de la conduite(5). Ils ralentissent le mouvement et augmentent le délai de réponse pour les tâches de smartphone.

Alors que le nombre d’accidents liés aux smartphones semble similaire pour les moins de 30 ans et les plus de 60 ans(2), les perturbations observées à la marche et lors de l’équilibre sont majorées chez les personnes âgées. Cependant, la difficulté de la fonctionnalité (ex : jeu vs. appel), l’habitude et la durée quotidienne d’utilisation des smartphones doivent être considérées dans l’interprétation. Ainsi, il est fort probable que le taux d’accidents ramené à la durée d’utilisation soit beaucoup plus élevé pour les personnes âgées que pour les sujets jeunes.

Les études mettent en évidence que le smartphone perturbe les processus moteurs, attentionnels et cognitifs, ce qui réduit la sécurité dans les déplacements quotidiens(2,3,5). Dès lors, afin de prévenir les pathologies inhérentes aux accidents des personnes âgées et des patients lors de cette double tâche, il serait pertinent en rééducation de s’intéresser à l’utilisation du smartphone de manière concomitante aux tâches fonctionnelles. Ainsi, lors de la prise en charge, il serait aisé de proposer certains tests cliniques avec et sans tâche sur smartphone, tels que le Timed Up and Gotest, le Star Excursion Balance Test, le Stair Ambulation test, la durée de la marche sur 10 m avec et sans obstacles ou encore les tests d’équilibre sur plate-forme stabilométrique. Selon la charge cognitive souhaitée et les habitudes de la personne testée, ces tests peuvent être faits avec des modalités différentes d’utilisation du smartphone.

Des études ont pu montrer l’intérêt de comparer des tests en milieu stable (laboratoire ou clinique) par rapport à des tests en milieu écologique. Dans cette situation, les sujets sont réellement testés dans un environnement de la vie quotidienne incluant les perturbations habituelles lors des déplacements (ex : obstacles, autres passants, perturbations lumineuses...). L’évaluation de la durée pour réaliser un parcours dans un lieu public avec et sans tâche sur smartphone peut donc être considérée comme un test intéressant et renseignant sur la capacité de la personne à gérer l’utilisation du smartphone pendant la marche.

De nombreux exercices sont déjà proposés en double tâche (ex : équilibre et tâche cognitive), alors pourquoi ne pas utiliser le smartphone pour s’approcher d’une situation fréquemment rencontrée par les personnes ? En effet, l’augmentation de la contrainte par double tâche dans les exercices a pu montrer une amélioration du contrôle postural et de la marche chez les personnes âgées et en cas de pathologies. Il est donc probable que la double tâche avec smart-phone diminue les risques d’accidents et de blessures pour les personnes fragiles.

L’intégration d’une réflexion sur l’utilisation du smartphone lors d’une tâche fonctionnelle devrait être de plus en plus incluse dans la rééducation pour s’adapter à l’évolution. De futures études devront s’intéresser aux qualités psychométriques des tests incluant une tâche sur smartphone, à l’influence de cette utilisation en cas de situation pathologique et à l’efficacité des exercices en double tâche sur la sécurité quotidienne des personnes.

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  1. Petrigna L, Thomas E, Gentile A, Paoli A, Pajaujiene S, Palma A, et al. The evaluation of dual‑task conditions on static postural control in the older adults: a systematic review and meta‑analysis protocol. Syst Rev 2019;8:188.
  2. Gary CS, Lakhiani C, DeFazio MV, Masden DL, Song DH. Smartphone use during ambulation and pedestrian trauma: A public health concern. J Trauma Acute Care Surg 2018;85:1092‑101.
  3. Laatar R, Kachouri H, Borji R, Rebai H, Sahli S. The effect of cell phone use on postural balance and mobility in older compared to young adults. Physiol Behav 2017;173:293‑7.
  4. Simmons SM, Caird JK, Ta A, Sterzer F, Hagel BE. Plight of the dis‑tracted pedestrian: a research synthesis and meta‑analysis of mobile phone use on crossing behaviour. Inj Prev 2020.
  5. Stavrinos D, Pope CN, Shen J, Schwebel DC. Distracted Walking, Bicycling, and Driving: Systematic Review and Meta‑Analysis of Mobile Technology and Youth Crash Risk. Child Dev 2018;89:118‑28.