Étude des paramètres de la raideur lombaire lors de mobilisations postéro-antérieures (spring test): influence du genre et de la pratique de la danse

Stiffness of the lumbar spine during the postero-anterior mobilization (spring test): Influence of gender and dance practice

N°3 - septembre 2020

Mains libres N°3 - septembre 2020

Auteurs:

  • Tiphaine Chollet (MSc, DO), Université Libre de Bruxelles (ULB), Faculté des Sciences de la Motricité, Unité de recherche en Sciences d’Ostéopathie (URSO),808 route de Lennik, 1070 Bruxelles, Belgique

  • Astrid Soubrier (MSc, DO), Université Libre de Bruxelles (ULB), Faculté des Sciences de la Motricité, Unité de recherche en Sciences d’Ostéopathie (URSO),808 route de Lennik, 1070 Bruxelles, Belgique

  • Ana Bengoetxea (PhD, DO), Université Libre de Bruxelles (ULB), Faculté des Sciences de la Motricité, Unité de recherche en Sciences d’Ostéopathie (URSO),808 route de Lennik, 1070 Bruxelles, Belgique

  • Walid Salem (PhD, DO), Université Libre de Bruxelles (ULB), Faculté des Sciences de la Motricité, Unité de recherche en Sciences d’Ostéopathie (URSO),808 route de Lennik, 1070 Bruxelles, Belgique

MOTS CLÉS:

Danse / raideur lombaire / spring test / zone neutre / mobilisation

Contact:

Tiphaine CHOLLET
Tél. : +33 6 04 00 09 65
E-mail : tiphaine.ch@gmail.com

Étude des paramètres de la raideur lombaire lors de mobilisations postéro-antérieures (spring test): influence du genre et de la pratique de la danse

Stiffness of the lumbar spine during the postero-anterior mobilization (spring test): Influence of gender and dance practice

Tiphaine Chollet (MSc, DO), Astrid Soubrier (MSc, DO), Ana Bengoetxea (PhD, DO), Walid Salem (PhD, DO)

Introduction

La mesure de la raideur lombaire est un indicateur clinique du fonctionnement de la colonne lombaire(1,2). Ce paramètre est défini comme la pente de la partie linéaire de la courbe obtenue par le rapport entre une force appliquée sur un niveau vertébral et le déplacement associé. Ainsi, une pente plus marquée indique une raideur plus importante. La raideur est exprimée en unité de force par millimètre de déplacement (N/mm)(3-5). La raideur lombaire peut être mesurée grâce au spring test ou poussée postéro-antérieure(6,7). Le spring test aurait une variabilité de moins de 5 % sur des mesures répétées(8).

Lors du spring test, les différentes structures impliquées – telles que disques, zygapophyses, muscles, fascias – se caractérisent par un comportement non linéaire: pour une même quantité de force appliquée, l’amplitude de mouvement diminue progressivement. Ce comportement non linéaire est schématisé par une courbe de la force en fonction du déplacement, présentant une zone neutre et une zone élastique(3,4) (Figure 1).

L’évaluation de la zone neutre serait un paramètre clinique pouvant aider à déterminer certaines formes de douleurs dans la lombalgie chronique, dues à des adaptations neuro-musculaires(9). La perte du schéma normal de mouvement de la colonne vertébrale serait une cause de douleur lombaire importante(1).

Il est estimé que 60 à 80 % des danseurs ont une histoire de lombalgie dans leur passé. Soixante-quatre pourcents au cours des 12 derniers mois et 24 % à un instant T, cela chez des danseurs classiques et contemporains de niveau pré-professionnels, âgés entre 12 et 18 ans(10,11). La danse est en effet une discipline qui sollicite beaucoup le rachis lombaire ; deux types de mouvement spécifiques semblent prédisposer aux blessures : la répétition de flexions et extensions vertébrales (risque accru de spondylolyse chez les adolescents)(10) et – particulièrement chez les danseurs classiques – la position « en dehors », correspondant à une rotation externe de l’entièreté du membre inférieur, générée aux hanches, jusqu’à une ouverture des pieds de 90° chacun par rapport au plan sagittal(12,13).

La danse est donc une discipline très exigeante pour laquelle les professionnels et préprofessionnels présentent des caractéristiques lombaires sensiblement différentes par rapport à une population normale (hypermobilité globale).

La flexibilité est l’inverse de la raideur et se définit comme l’extensibilité des tissus périarticulaires permettant un mouvement physiologique d’une articulation. Elle est liée au degré de mouvement normal d’une articulation donnée, tandis que la laxité est liée à un mouvement anormal potentiellement du à une pathologie chronique, congénitale ou héréditaire. Entre les deux, l’hypermobilité globale correspond à un degré de mouvement supérieur à la moyenne dans un mouvement estimé normal, et ce dans la plupart des articulations(14).

Cependant, une raideur rachidienne lombaire chez certains danseurs semble apparaître avec la pratique intensive de la danse, augmentant avec l’âge(15). A notre connaissance, il n’existe pas d’étude ayant observé ou mesuré des para-mètres biomécaniques des tissus mous chez les danseurs tels que la zone neutre et la zone élastique de la région lombaire. L’objectif principal de l’étude est donc de comparer la raideur rachidienne lombaire au moyen de la courbe force-déplacement, lors des phases de poussée et de relâchement d’une mobilisation passive postéro-antérieure en couché ventral, entre un groupe de danseurs et un groupe contrôle (non-danseurs). Une seconde comparaison statistique est effectuée entre les sous-groupes formés par les hommes et les femmes du groupe contrôle.

Vu l’hypermobilité globale retrouvée chez les danseurs, ceux-ci devraient présenter une zone neutre plus grande lors de la mobilisation postéro-antérieure, une amplitude de mouvement plus grande pour une même force appliquée, et une raideur moindre par rapport aux non-danseurs. Une raideur plus grande est attendue chez les hommes par rap-port aux femmes.

Cette étude vise à établir un premier pas vers une meilleure compréhension de la biomécanique des tissus mous du rachis lombaire chez les danseurs, et donc à plus long terme, à contribuer à une prise en charge plus ciblée des danseurs.

Méthode

Sujets

L’échantillon est composé de 34 sujets répartis en deux groupes : un groupe danseuses (14 femmes) et un groupe contrôle (10 femmes et 10 hommes). L’échantillon est détaillé dans le tableau 1.

Les sujets ont été recrutés entre le 15/10/2018 et le 20/04/2019 par la pose d’affichettes dans des écoles de danse bruxelloises et par le bouche-à-oreille, notamment au sein de la Faculté des Sciences de la Motricité de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et de la Haute Ecole Libre de Bruxelles (HELB). Durant ces six mois, un maximum de volontaires ont participé à l’étude et aucun n’a été exclu.

Tous les sujets, volontaires, ont été choisis sur la base de critères d’inclusion et d’exclusion. Pour les danseurs, il était demandé la pratique de six heures de danse par semaine minimum, en classique, moderne, jazz et/ou contemporain. Pour les non-danseurs, il était demandé la pratique d’un sport non affilié à la danse, également pratiqué au minimum six heures par semaine. Les critères d’exclusion pour les deux groupes étaient : absence de douleur lombaire actuelle, absence de douleur lombaire sévère récurrente, absence d’antécédent de traumatisme ou chirurgie vertébrale.

Matériel

La poussée a été appliquée par un dynamomètre manuel (type TCLZ-200KA-Tokyo-Japan, sensibilité 2 mV/V, plage de mesure 0-2000 N, précision 1 N). Il présente une erreur de linéarité inférieure à 1 % (R² = 0.98). Ce dynamomètre est relié par un fil en acier inextensible et indéformable à un LVDT, le Linear Variable Differential Transformer (MVBA1000SC2AA42-01-Solartron Metrology-London-UK) qui est un capteur de déplacement linéaire mesurant le déplacement sur une plage de 0-250 mm. Il est alimenté par un courant 12 Volt et le signal de sortie, proportionnel au déplacement, varie entre 0 et 1 Volt DC avec une erreur de linéarité inférieure à 0,2 % (R² = 0.99). L’ensemble permet ainsi de mesurer simultanément la force appliquée et le déplacement engendré au cours du temps. Les données ont été recueillies dans le logiciel NI LabVIEW, 2013. La fréquence d’échantillonnage a été réglée à 15 Hz.

Protocole expérimental

Des pré-tests ont été réalisés en amont de l’étude afin de déterminer la fiabilité des mesures. Trois examinateurs se sont portés volontaires pour effectuer les mesures. Chaque examinateur effectuait 10 poussées de type spring test sur la région lombaire moyenne d’un sujet volontaire. Cela a été réalisé deux fois, à trois jours d’intervalle.

Les mesures de l’étude ont été réalisées par un même expérimentateur. Celui-ci devait se placer en fente avant en direction de la tête du sujet, les deux mains tenant la poignée du dynamomètre, les épaules à l’aplomb de la région lombaire, dans la position la plus confortable pour effectuer la poussée (perpendiculaire à la lordose). Le dynamomètre est placé dans la région lombaire moyenne en regard du processus épineux de L3 (niveau lombaire moyen) (Figure 2). Le logiciel d’acquisition des données mis en marche, le sujet devait respirer normalement pendant une minute, sans qu’aucune force ne soit appliquée sur le dynamomètre, lui permettant de se détendre. Le sujet a été ensuite invité à effectuer trois inspirations et expirations profondes afin de guider l’expérimentateur sur le rythme et l’amplitude de sa respiration. A la fin de la troisième expiration profonde, le sujet respirait à nouveau normalement et l’expérimentateur commençait à effectuer les spring tests à l’aide du dynamomètre de façon régulière, en suivant la respiration du sujet. Le but était de ne pas aller contre l’inspiration, car l’augmentation de la pression intra-abdominale pourrait augmenter la raideur lombaire(16). L’examinateur devait donc percevoir la fin de l’amplitude et le moment du début d’inspiration du sujet pour initier le retour. Le retour lors de l’inspiration se faisait également de façon contrôlée et régulière. Le spring test a été réalisé trois fois.

Comme la raideur lombaire pourrait être différente pour chaque niveau vertébral testé, le point d’appui du dynamo-mètre sur les sujets a été vérifié avec soin. De même que la dureté de la surface sur laquelle le sujet est allongé peut faire varier les mesures de raideur. Toutes les mesures de l’étude ont été faites au même endroit, sur la même table(17-19).

Analyse des données

Les données ont été triées et analysées par le logiciel Microsoft Excel (Microsoft Office 365, version 2016). L’analyse statistique a été réalisée à l’aide des logiciels Python et Excel.

Les données du pré-test ont d’abord été traitées. Une ANOVA à un facteur a été réalisée pour calculer l’erreur quadratique moyenne intra-examinateur de la force exercée, l’erreur quadratique moyenne inter-examinateur de la force exercée et le coefficient de corrélation intra-classe (ICC).

Pour l’analyse de chaque sujet, les données de la troisième mobilisation ont été sélectionnées. Différents paramètres de la phase de poussée de la mobilisation ont été analysés et deviendront les variables dépendantes de l’analyse statistique: la force maximale (N), le déplacement maximal (mm), la longueur de la zone neutre (mm et %), la flexibilité (mm/N), le coefficient de raideur (N/mm) et la pente de la zone neutre (N/mm). Pour ces deux derniers paramètres, les auteurs ont recherché mathématiquement un point d’inflexion par le calcul de la dérivée seconde, correspondant à la limite entre la zone neutre et la zone élastique. Ces deux zones étant représentées par des droites, la pente de régression de cha-cune de ces droites a été calculée pour obtenir le coefficient de raideur de la zone élastique et la pente de la zone neutre. L’inverse de ces coefficients donne la flexibilité de chacune de ces zones (mm/N). Les tests de Shapiro-Wilk et Levene ont été réalisés afin d’évaluer l’appartenance à une population normale et de vérifier l’homogénéité des variances des différentes populations. Le T-test a été effectué pour comparer les différentes variables dépendantes entre le groupe de danseuses et le groupe contrôle, puis entre les sous-groupes du groupe contrôle (femmes et hommes), puis ensuite entre les femmes du groupe contrôle et les danseuses, enfin entre les hommes du groupe contrôle et les danseuses.

La normalisation permet de comparer les courbes des différentes phases de la mobilisation (poussée et relâchement) entre les sujets. Elle consiste à exprimer les valeurs de la force et du déplacement en pourcentage. Afin de mettre en évidence le phénomène d’hystérésis moyen, un test de Student pour échantillon apparié a été effectué entre les phases de poussée et de relâchement intra-groupe. Un test de Student pour échantillons indépendants a été effectué pour une comparaison intergroupe de la phase de poussée. Cette comparaison a été effectuée de la même manière pour la phase de relâchement. Pour finir, ce test a également été réalisé pour déterminer l’effet du genre, donc entre un groupe réunissant les danseuses et les femmes du groupe contrôle, et les hommes du groupe contrôle, pour les deux phases de mobilisation.

Résultats

Fiabilité de la mesure

Le tableau 2 montre les résultats obtenus par jour pour le RMSE inter-examinateur, le RMSE intra-examinateur et l’ICC intra-examinateur. L’erreur quadratique moyenne représente la fiabilité intra-et inter-examinateur. Le coefficient de corrélation intra-classe représente la concordance entre les données. L’erreur quadratique moyenne intra-examinateur a montré une moyenne de 1,71 N pour les deux jours, ce qui correspond à 5,44 % de la force maximale. L’écart type est de 0,11 N (Tableau 2).

Evaluation de la phase de poussée

Le tableau 3 décrit par moyenne et écart type les différents paramètres évalués lors de la phase de poussée ainsi que les résultats de la comparaison de ces différents paramètres entre les groupes (Tableau 3). Les résultats y sont donnés sous forme de p-valeur.

La comparaison entre le groupe de danseuses et le groupe contrôle a révélé des différences au moins significatives sur plusieurs paramètres. Avec le tableau 3, les auteurs ont pu mettre en évidence chez les danseuses, pour une force maximale équivalente, un déplacement maximal en moyenne plus grand, un coefficient de raideur plus petit, une flexibilité plus grande, une zone neutre moins pentue. Aucun de ces paramètres n’a montré une différence entre les sous-groupes que formaient les hommes et les femmes au sein du groupe contrôle.

La comparaison entre les danseuses et les hommes du groupe contrôle a mis en évidence les mêmes différences, à quelques détails près : le coefficient de raideur de la zone élastique ne montrait plus une différence hautement significative mais seulement significative, et la comparaison de la pente de la zone neutre devenait hautement significative.

La comparaison entre les danseuses et les femmes du groupe contrôle montrait une différence de déplacement maximal hautement significative, ainsi qu’une différence significative du coefficient de raideur et de la flexibilité. Aucune différence significative n’apparaissait au niveau de la zone neutre.

Normalisation

Mise en évidence du phénomène d’hystérésis

Pour un certain pourcentage de force appliquée, le pourcentage de déplacement associé a été comparé entre les phases de poussée et de relâchement. L’analyse statistique a montré une différence de déplacement très hautement significative à toute valeur de force associée dans le groupe contrôle, et à partir de 40 % de force associée dans le groupe de danseuses.

Effet de la pratique de la danse

Aucune différence statistique n’a été démontrée lors de la comparaison de la normalisation des phases de poussée et de relâchement entre le groupe de danseuses et le groupe contrôle (Figure 3).

Effet du genre

La figure 4 illustre la force normalisée en fonction du déplacement normalisé, pour la poussée et le relâchement, entre toutes les femmes de l’étude, donc le groupe de danseuses plus les femmes du groupe contrôle, et les hommes de l’étude (Figure 4).

La phase de poussée postéro-antérieure effectuée sur les sujets masculins est représentée par une courbe déplacée vers le haut et la gauche par rapport à celles des femmes, c’est-à-dire qu’il fallait une force appliquée plus grande pour un même déplacement, et donc la raideur était plus grande. Cela est confirmé par les p-valeurs hautement significatives entre 5 % et 25 %, puis entre 70 % et 85 %, et très hautement significatives entre 30 % et 65 %.

Aucune différence statistique n’a été trouvée entre les deux groupes pour la phase de relâchement.

Discussion

Fiabilité de la mesure

L’erreur quadratique moyenne (RMS) est plus grande en inter-examinateur qu’en intra-examinateur, ce qui correspond à ce que l’on trouve dans la littérature(20,21). Cela semble logique car chacun est plus apte à répéter sa propre force pour un même mouvement. Considérant les résultats obtenus, les auteurs concluent que la mesure est reproductible pour un même expérimentateur, et dans les mêmes conditions, d’un jour à l’autre.

Les coefficients de corrélation intra-classe sont très élevés, ce qui correspond à une bonne concordance entre les données.

Une importance particulière a été apportée sur le placement du dynamomètre ainsi que sur les conditions de mesures afin qu’elles soient le plus similaire possible pour chaque sujet.

Cette étude présente donc une bonne reproductibilité tant que les conditions de mesure sont les mêmes et que le même expérimentateur effectue les mesures sur tous les sujets.

Paramètres de la phase de poussée

Force maximale

La force maximale ne présente pas de différence significative entre les groupes. Cela valide l’étude de reproductibilité et la capacité d’un même expérimentateur à répéter les mesures avec la même force. Cette force est de 128,31 N en moyenne pour le groupe de danseuses et de 127,15 N pour le groupe contrôle, à la fin de la poussée. Cela correspond aux valeurs trouvées dans la littérature qui varient de 22,5 N à 250 N. Dans la littérature, certains articles imposent une charge contrôlée sur le dynamomètre afin de pouvoir la faire varier au cours de l’étude(22,23). Cela n’a pas été reproduit dans notre étude car le déclenchement d’une douleur est possible lorsque les niveaux de force appliquée sont élevés. Par contre cela est plus facilement modulable manuellement.

Déplacement maximal

Dans la littérature, les études répertorient un déplacement compris entre 8,6 et 26,2 mm(20,24,25). Dans cette étude, le déplacement maximal de 40,01 mm pour le groupe de danseuses et 31,34 mm pour le groupe contrôle sont supérieurs aux valeurs attendues. Cependant ces mesures ne semblent pas aberrantes. Le déplacement est dépendant du sujet et varie fortement selon les caractéristiques physiques de chacun. Ici, tous les sujets sont jeunes, en bonne santé, asymptomatiques et sportifs, ce qui n’est pas forcément le cas dans les études précédemment citées(20,24,25). Il semble logique qu’une bonne mobilité lombaire soit remarquée dans un tel groupe.

Une différence statistique très hautement significative du déplacement a été mise en évidence entre le groupe de danseuses et le groupe contrôle. La comparaison des danseuses et des femmes du groupe contrôle permet de vérifier que cette différence n’est pas uniquement due au fait qu’il n’y ait des hommes que dans le groupe contrôle. Ce résultat confirme l’hypothèse de départ : pour une même force appliquée sur le rachis lombaire, le déplacement sera plus grand chez des danseuses que chez des sportifs non-danseurs.

Evaluation de la zone élastique

Le coefficient de raideur est la pente de la droite de régression de la zone élastique, exprimé en Newton par millimètre (N/mm). Les valeurs trouvées dans la littérature sont com-prises entre 1,8 N/mm et 11,4 N/mm(8,20-22,25,26). Le coefficient de raideur de cette étude a une moyenne de 3,89 N/mm pour le groupe de danseuses et une moyenne de 4,74 N/mm pour le groupe contrôle, ce qui rentre dans la fourchette donnée par la littérature.

La flexibilité est l’inverse de la raideur et représente une autre façon d’exprimer les résultats.

La seconde hypothèse de cette étude est vérifiée : la raideur lombaire est plus grande pour un groupe de non-danseurs par rapport à un groupe de danseuses, et ce de manière hautement significative. Autrement dit, le groupe de danseuses présente une flexibilité lombaire plus grande que le groupe de non danseurs. Cette différence pourrait s’expliquer par un grand travail d’étirement chez les danseuses, causant un assouplissement des structures musculo-squelettiques (muscles, ligaments, fascias) entourant le rachis. Il est très rare qu’un danseur préprofessionnel ou amateur de niveau avancé ne pratique qu’un seul type de danse. Cette pluridisciplinarité est retrouvée dans notre échantillon, c’est pour-quoi les types de danse n’ont pas été détaillés dans les résultats. Cela peut impliquer une différence de comportement du rachis lombaire suite à des sollicitations mécaniques différentes, et donc des risques pathologiques également différents, selon le type de danse principalement pratiqué.

Evaluation de la zone neutre

Longueur de la zone neutre (mm) (%)

La zone neutre correspond au début du mouvement durant lequel une force minimale est appliquée engendrant un grand déplacement. La pente de sa droite de régression est peu raide, le coefficient de raideur est petit. La longueur de la zone neutre est exprimée en mm et en pourcentage du déplacement maximal. Aucune différence statistique de longueur de la zone neutre n’a été calculée entre les groupes. L’écart type est assez élevé par rapport à ces valeurs, ce qui implique une grande variation, et ce au sein des deux groupes. Ce paramètre serait donc plutôt personne-dépendant que groupe-dépendant.

Selon l’hypothèse de Panjabi(9), une augmentation de la zone neutre pourrait expliquer certaines formes de douleurs dans la lombalgie chroniques. Cela serait plus spécifique à une adaptation neuromusculaire à cette nouvelle situation qu’à un changement de ROM (Range of Motion : amplitude articulaire). Cette douleur chronique est retrouvée après des blessures, une dégénération tissulaire ou une diminution de la force musculaire. Au contraire, la zone neutre aurait tendance à diminuer avec une augmentation de la force musculaire. Cette nouvelle adaptation neuromusculaire pourrait être un facteur précurseur des douleurs chroniques(1).

Un renforcement musculaire visant spécifique-ment la région lombo-pelvienne chez les danseurs pourrait améliorer les douleurs(27). Cela a été vérifié par l’étude de Kovácsné Bobály et al. démontrant qu’un programme spécifique pour le renforcement du contrôle lombaire et des muscles du tronc chez des danseuses classique adolescentes diminuait les douleurs lombaires et le risque de blessures(28). La perception de la zone neutre serait susceptible de constituer un indicateur clinique de prévention des blessures. Dans notre cas, tous les sujets étaient asymptomatiques, et, au vu du nombre d’heure de sport hebdomadaire ainsi que de l’âge, on peut supposer que le contrôle moteur neuromusculaire et la stabilité active segmentaire étaient bons, aussi bien dans le groupe de danseuses que dans le groupe contrôle. Il n’y avait pas de trouble fonctionnel ni dans le groupe de danseuses ni dans le groupe contrôle. Toutefois, vu le grand écart type retrouvé ici, cette absence de différence entre les deux groupes doit être validé par l’étude d’un échantillon plus important ou un suivi à moyen terme des éventuels épisodes de douleur futurs.

Pente de la zone neutre (N/mm)

La pente de la zone neutre est statistiquement différente entre le groupe de danseuses et le groupe contrôle, mais en l’absence de différence avec les femmes du groupe contrôle, cette différence semble plutôt provenir des hommes du groupe contrôle. Cela serait un paramètre intéressant à évaluer dans une étude ultérieure. Aucune étude à notre connaissance n’a évalué la pente de la zone neutre lors de la phase de poussée postéro-antérieure sur le rachis lombaire.

Normalisation

La normalisation permet un lissage des résultats en pourcentage pour chaque sujet, la force maximale et le déplacement maximal représentant 100 %. Cela permet de visualiser et de comparer la poussée et le relâchement moyennés par groupe.

Phénomène d’ hystérésis

L’analyse statistique a mis en évidence le phénomène d’hystérésis car les structures ne réagissent pas de la même façon lors de l’application d’une force que lors du relâchement de cette même force. Il y a bien un phénomène de dissipation d’énergie entre les phases de poussée et de relâchement. Une plus grande hystérésis est expliquée par une dépense d’énergie plus grande. Les résultats de notre étude au sujet du phénomène d’hystérésis concordent donc avec ce qui a été trouvé dans la littérature(8,25,29).

Effet de la pratique de la danse

La normalisation de la force en fonction de la normalisation du déplacement n’a pas montré de différence significative entre le groupe de danseuses et le groupe contrôle dans notre étude.

Effet du genre

Dans la littérature, l’effet du genre sur la raideur lombaire est controversé. Selon certaines études, la raideur lombaire est moindre chez les femmes par rapport aux hommes, de 2 N/mm en moyenne(8,30). D’autres études n’ont montré aucune différence significative entre les hommes et les femmes au sujet de la raideur lombaire(20,22). Ici, le choix été fait de comparer les hommes et les femmes séparé-ment, sous la forme normalisée. Bien que les résultats ne soient pas directement imputables à une différence de raideur entre les hommes et les femmes, une différence significative entre ces deux groupes a été observée, lors de la phase de poussée uniquement. Le relâchement n’est pas différent entre hommes et femmes. On peut donc supposer qu’une différence observée lors de la phase de poussée mais pas lors du relâchement serait due à une différence de raideur. Il faut donc une force plus grande dans le groupe des hommes pour obtenir le même déplacement que dans le groupe des femmes.

Cependant, les groupes hommes et femmes ne sont pas homogènes notamment dû à la présence des danseuses dans le groupe des femmes. Pour pouvoir généraliser ces résultats, il faudrait compléter l’étude avec des danseurs de genre masculin dans le groupe des hommes.

Limites et perspectives de l’étude

La comparaison de cette étude avec la littérature existante est restreinte car peu d’études ont étudié ces paramètres chez les danseurs. De plus, chez les non-danseurs, une com-paraison est aussi limitée car les valeurs ne sont pas exprimées dans la même unité ou réalisées dans les mêmes conditions pour des raisons pratiques.

Concernant le protocole, celui-ci a été le plus standardisé possible. Cependant de nombreux biais potentiels liés à l’expérimentateur doivent être envisagés. Tout d’abord, l’expérimentateur savait en pratiquant le spring test à quel groupe appartenait le sujet. Ensuite, l’angle de poussée, bien qu’il ait été fait le plus perpendiculairement possible par rapport à la courbure rachidienne, n’a pas été mesuré. Or, cela peut avoir une influence sur la mesure de la raideur lombaire(26).

La tranche d’âge de l’échantillon est restreinte, ce qui permet d’avoir un minimum de biais lié à l’âge, cependant cela ne permet pas d’extrapoler les résultats à d’autres tranches d’âge.

L’absence de danseur masculin ne permet pas d’extrapoler les résultats à la pratique de la danse en général, mais à la pratique de la danse chez les individus féminins uniquement.

Une différence de raideur lombaire a été démontrée entre le groupe de danseuses et le groupe contrôle, cependant les hypothèses émises ne peuvent être confirmées sans recherches approfondies sur les causes anatomiques et physiologiques de cette différence. De plus, l’hétérogénéité des types de danse pratiqués par les sujets ne permet pas de relier ces résultats à un type de danse précis, mais seule-ment à la pratique de la danse en général.

Il serait intéressant de valider les conclusions de cette étude en utilisant un échantillon plus important, comprenant notamment une population de danseurs masculins. Il faudrait également vérifier l’absence de différence au niveau de la zone neutre dans le nouvel échantillon et ana-lyser les structures susceptibles d’expliquer la différence de raideur lombaire.

Conclusion

Les résultats montrent que le rachis lombaire moyen répond comme attendu aux deux phases de la mobilisation postéro-antérieure, poussée et relâchement, par un comportement viscoélastique non linéaire, tant dans le groupe de danseuses que dans le groupe contrôle.

L’analyse de la phase de poussée a démontré un plus petit coefficient de raideur et donc une plus grande flexibilité de la colonne des danseuses et chez les femmes en général. Cela peut s’expliquer par une différence de physiologie des structures musculosquelettiques voisines. Cependant la longueur de la zone neutre n’est pas différente selon le groupe.

Cette étude montre que la pratique de la danse influe sur certains paramètres biomécaniques des tissus mous de la colonne lombaire, notamment la raideur dans la zone élastique. L’absence d’individus de genre masculin dans le groupe de danseurs ne permet cependant pas de valider cette hypothèse pour les deux genres.

IMPLICATIONS POUR LA PRATIQUE

  • Le rachis lombaire des danseuses pourrait présenter une meilleure perception manuelle de la flexibilité postéro-antérieure par le spring test.

  • La pratique de la danse diminuerait la raideur et améliore-rait la flexibilité de la région lombaire.

  • Le test de mobilisation postéro-antérieure pourrait aider le praticien à percevoir le comportement non linéaire du rachis lombaire durant la phase de poussée et relâchement.

  • Le test de mobilisation postéro-antérieur lombaire serait susceptible de constituer un indicateur clinique pour le praticien afin de révéler une différence de raideur perçue

Références

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