EDITORIAL

Pour cesser de regarder en biais…

N°4 - décembre 2020

Mains libres N°4 - décembre 2020

Auteurs: François Fourchet (PT, PhD), Rédacteur associé de Mains Libres, Hôpital de la Tour, Meyrin (CH) et Nicolas Forestier (PhD, HDR) Rédacteur associé de Mains Libres, Université Savoie Mont-Blanc, Le Bourget du Lac (FR)

Editorial

Pour cesser de regarder en biais…

En statistique un biais est une démarche ou un procédé qui engendre des erreurs dans les résultats d’une étude. Pour une fois, le jargon statistique est compréhensible et pas très éloigné du sens commun et usuel d’un mot !

Pour autant sommes-nous certains de ne pas tomber à pieds joints dans le piège de certains biais lors de l’exercice de nos professions respectives ?

En effet nous parlons souvent dans les colonnes de Mains Libres de l’Evidence Based Practice (EBP), c’est-à-dire l’exercice de notre art basé sur la preuve, et c’est bien une des principales missions de la revue. Ceci étant dit, nous avons en face de nous des patients en chair et en os et c’est le raisonnement clinique qui doit nous permettre de mettre en oeuvre nos compétences EBP en les alignant avec les attentes et les capacités de nos patients. C’est là que le bât blesse parfois car ce raisonnement clinique est lui-même sujet à bon nombre d’erreurs parfois méconnues, souvent négligées :les biais cognitifs.

Cette thématique, qui n’est pas à proprement parler dans notre domaine de compétence, nous intéresse depuis quelques années mon collègue le docteur Boris Gojanovic et moi-même, aussi nous vous renvoyons à l’article écrit dans le Aspetar Journal sur le sujet il y a quelques années (https://www.aspetar.com/journal/viewarticle.aspx ?id = 354#.X61TFIhKhPY) ou encore à l’excellent webinaire organisé il y a quelques semaines par Synetic Formation (https://elearning.synetic-formation.com/courses/visio-conference-raisonnement-clinique-le-comprendre-pour-mieux-lutiliser/).

Nous avons recensé pas moins d’une quarantaine de biais pouvant affecter le raisonnement clinique des praticiens et par voie de conséquences la prise en charge des patients.Nous n’allons pas ici dresser une liste fastidieuse de toutes ces erreurs bien sûr, mais simplement rappeler deux ou trois exemples dans lesquels nous nous reconnaitrons tous malheureusement. Il peut s’agir par exemple du biais de la cause unique : votre patient coureur à pied présente une pronation marquée pendant sa phase d’appui au sol lorsque vous le regardez courir de dos. Qu’importe que la relation de cause à effet entre pronation excessive et blessures du coureur soit totalement remise en cause dans la littérature récente ou que 90 % des « observables » modernes se situent dans le plan sagittal et non pas frontal lors d’une analyse de la foulée: «Oh! Votre pied s’effondre! C’est la cause, c’est sûr!». Le patient se verra alors conseiller des chaussures anti pronatrices lorsque ça ne sera pas l’arrêt du jogging et le passage au vélo. Notre sujet a sans doute toujours couru ainsi et sans se blesser, mais il a juste fait un peu trop de kilomètres depuis deux semaines… sacrée cause unique. Autre exemple, une patiente se présente avec la tendinopathie d’Achille et votre cabinet ou votre institution a récemment acquis le dernier laser à la mode : attention,le biais de disponibilité n’est pas loin avec une forme d’obligation de tester cette thérapeutique sur cette patiente même si les preuves de son efficacité sont minces et que le traitement de choix reste la mise en charge progressive du tendon. Si en plus votre chef de service a récemment traité avec succès des douleurs du tendon d’Achille avec cette machine, le biais d’autorité risque lui aussi d’altérer votre raisonnement clinique.

Alors que faire ? Lire Mains libres régulièrement bien sûr,afin de rester ouvert et informé ! Mais également respecter quelques principes de base:

  • Faire preuve d’humilité et ne pas croire que nous ne sommes pas tous sujets à ces biais. Un thérapeute averti…

  • Eviter les situations à risque comme les états de fatigue, de stress ou de précipitation qui font le lit des biais cognitifs.

  • Garder en tête ou imprimer sur une feuille les principaux biais récurrents dans nos professions de soignants et se les remémorer de temps à autre.

Identifier les biais éventuels capables de polluer des résultats expérimentaux est un véritable défi qui concerne toutes celles et ceux qui un jour ont voulu démontrer l’existence d’un effet par la mise en place d’une approche expérimentale.A l’instar de la citation de Nicolas Boileau « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement », les méthodologies appliquées au domaine des études comportementales doivent8 être épurées, progressives et maitrisées. Justement pour éviter la possibilité qu’un biais, de quelque nature qu’il soit entache les conclusions du travail. Dans ce domaine, le biais de confirmation pollue de manière critique une étape de la méthode expérimentale : Celle du recueil des paramètres d’intérêt et leur analyse. La nature humaine nous pousse à valider nos croyances. Ainsi face à des signaux comportementaux acquis dans les règles de l’art, même le plus honnête d’entre nous sera inconsciemment tenté d’en extraire les paramètres qui appuient les hypothèses formulées. Cette tendance naturelle qui éloigne les résultats de la réalité peut être contrôlée, avec méthode : isoler les phases de collecte de données de celle de traitement (ne pas traiter les résultats sujet par sujet i.e au fil du temps mais en bloc), chercher à automatiser l’extraction des paramètres d’intérêt sont des principes expérimentaux qui finalement contrent notre biais naturel à la confirmation.

Ces bons principes énoncés il est temps de se plonger dans la lecture de ce numéro. Il sera tout d’abord question de connaissances et de formation ; de leur effets sur les croyances des kinésithérapeutes francophones ainsi que sur contrôle neuromusculaire du mouvement. Trois problématiques majeures seront ensuite abordées par l’intermédiaire de revues. La thérapie viscérale, les paramètres de l’équilibre sagittal du rachis cervical et l’apport de l’hypoxie dans une prise en charge d’activité physique chez la personne obèse. Enfin, last but not least, la fiabilité des mesures de la bascule pelvienne sagittale mesurée à l’aide d’un compas-inclinomètre sera interrogée.

Une fois encore c’est la diversité des travaux présentés dans ce numéro qui fait l’intérêt de la revue Mains Libres. Issus de cabinets libéraux, de centres de rééducation, de laboratoires universitaire ces articles n’ont qu’un objectif, celui d’améliorer nos connaissances dans le domaine de la motricité humaine.